Aborigènes : la face sombre de l'histoire australienne

Ayant grandi en Europe, nous avons très peu entendu parler de l'histoire des aborigènes. Au mieux, nous savons que c'est le peuple autochtone australien, et que leur histoire a été pour le moins complexe. Nous avons profité d'une matinée pluvieuse pour en apprendre un peu plus au musée national de Sydney. Notre objectif ici n'est pas de faire un travail d'historien, mais simplement de relayer le contenu de l'exposition nationale, qui nous a semblé faire le point sans fard sur cette partie essentielle et douloureuse de l'histoire australienne. 

Quelques points de repère :

  • les aborigènes sont arrivés d'Asie en Australie il y a environ 40 000 ans, (peut-être même 50 000)  à l'époque où l'Australie était encore physiquement rattachée au continent asiatique
  • environ 600 clans vivaient en Australie avant l'arrivée des colons européens
  • les portugais et les néerlandais se sont intéressés dès le XVIIe siècle à l'Australie et Abel Tasman, navigateur néerlandais, a donné son nom à la Tasmanie 
  • c'est James Cook, navigateur britannique, qui, arrivé en 1770 en Australie, a décidé d'en faire la nouvelle prison à ciel ouvert du Royaume-Uni (les USA étant devenus récemment indépendants, plus question d'y envoyer les bagnards britanniques)

"Terra Nullius" ou le début de la fin

Les aborigènes ayant fondé leur culture sur la tradition orale, et considérant qu'ils appartiennent à la Terre et non l'inverse, point de titre de propriété dans leur escarcelle.

Parfaite opportunité pour les britanniques ! Voila donc le concept de "Terra Nullius" appliqué vite fait bien fait. Pour la version courte : si cette terre n'est à personne, elle est au premier qui la revendique.

Si l'on y ajoute la très faible considération portée par Cook et ses camarades à ces peuples "primitifs", on pourrait presque croire que les britanniques ont rendu service en colonisant l'Australie. Une violente opposition entre autochtones et colons s'est très vite développée, notamment sur fond de conflits pastoraux. 

Colonisation, assimilation, extinction

On l'a dit plus haut, les aborigènes sont très attachés à la terre de leurs ancêtres, à laquelle ils rendent un véritable culte. Mais leur vision du monde et leurs croyances étant peu compatibles avec celles des nouveaux arrivés, ils ont rapidement été poussés, voire parqués dans des réserves dans le centre du pays. C'est le début d'un déracinement dont les effets perdurent encore aujourd'hui.

 

A l'apogée de ce déracinement, on découvre l'histoire des "générations volées". Pendant près d'un siècle (jusqu'aux années 70!) le "Aborigines Protection Board": le très mal nommé "comité de protection des aborigènes" a arraché des générations d'enfants à leurs familles pour les mettre dans des pensionnats loin de leurs racines. L'objectif officiel était de les "sauver" de la misère de leur "condition" mais officieusement, il s'agissait de leur inculquer une éducation leur permettant d'être assimilés dans les familles blanches.

Et par "assimiler", il faut comprendre : les rendre aptes à servir les familles de la classe moyenne blanche et suffisamment éduquées pour être mariées à des hommes blancs des classes populaires et ainsi les mélanger jusqu'à pouvoir en effacer leurs origines.

On leur disait que leur famille était morte (souvent avec de faux certificats de décès à l'appui !) et tout contact avec leurs proches leur était interdit. Les plus "pâles" d'entre eux ont directement été adoptés ou placés dans des familles d'accueil blanches. 

Dans l'un des pensionnats de "protection" des aborigènes
Dans l'un des pensionnats de "protection" des aborigènes

Une réconciliation lente et complexe

La fin des années 60 et le début des années 70 a marqué un réel tournant dans la relation de l'Australie avec sa population autochtone. Le souffle de révolte militante qui planait sur le monde à l'époque a atteint l'Australie et les premiers combats des militants aborigènes et pro-aborigènes ont commencé à porter leurs fruits avec la reconnaissance de leur citoyenneté et la garantie d'un salaire minimum. L'année 1972 voit le premier ministre William Mc Mahon oeuvrer en faveur de la fin de l'assimilation.  Sa déclaration fixe un certain nombre d’objectifs, y compris l’égalité en droit des Aborigènes "à occuper une place effective et respectée au sein d’une société australienne unie". Un ministère des Affaires aborigènes est crée, ainsi qu'un Comité Consultatif national aborigène. 

En 1975, la question de la propriété de la terre commence enfin (à peine!) à être discutée. Il faudra attendre 1991 pour que soit votée une loi sur le Conseil pour la réconciliation aborigène, 1992 pour une première reconnaissance publique de la responsabilité australienne envers les peuples aborigènes, 1993 pour le "Native Title Act" et 1995 pour que soit reconnu officiellement le drapeau des aborigènes et du peuple de Torres Strait Island. La présence des JO à Sydney en 2000 a probablement aussi contribué à faire avancer le mouvement en faveur des droits aborigènes. Mais la route est encore très longue...

Discours du PM Paul Keating - 10 décembre 1992
Discours du PM Paul Keating - 10 décembre 1992

Une Australie unie ? Pas si simple...

L'histoire récente des aborigènes semble être faite de douloureux allers-retours. Si le début des années 2000 a vu leurs droits de propriété et leur citoyenneté de mieux en mieux reconnus, de nombreux revers parsèment encore la route vers une cohabitation saine et sereine.

 

En 2007 "l'intervention" du gouvernement dans les territoires du Nord, sous prétexte de sécuriser les enfants aborigènes, a entraîné un retour en arrière conséquent pour les populations locales : retenue de 50% de leur salaire, interdiction de la vente d'alcool, présence policière accentuée, contrôles médicaux plus nombreux pour les enfants, et "last but not least" : le gouvernement a retiré aux aborigènes leurs droits à la terre et à la propriété. 

 

2007 est aussi l'année où le site de Muckaty Station, en territoire aborigène, a été choisi pour stocker des déchets nucléaires. Le sujet a crée des tensions entre aborigènes prêts à négocier d'autres droits en échange de cette terre et ceux qui refusent de céder leur terre pour ce genre de pratiques.

 

Le 13 mars dernier, la Haute Cour de justice australienne a tout de même reconnu la spoliation des biens et des droits des aborigènes du territoire du Nord. Aujourd'hui, ces populations sont toujours déracinées, disséminées dans les périphéries des villes,  et en proie à des taux record d'échec scolaire, incarcération, violences, chômage, addictions...

L'histoire est longue est complexe, et loin d'être terminée.